
Des liens qui se tissent, des lignes et des lignages, qui se mêlent et se séparent, des réseaux, des frontières, fines ou épaisses, marquant les différences, des connecteurs et des barrières, un entremêlement, des marqueurs qui distinguent et font communauté, qui prennent place, toute la place, ou tentent de faire leur place… Appartenances multiples, identités hybrides, influences, mobilités nationales et internationales, intégration, injonctions identitaires, catégorisations, stigmatisations, nationalité, binationalité…
Les caractéristiques associées au national, par les uns et par les autres, de manière explicite ou sous-entendue font inévitablement écho à celles que l’on associe à l’étranger, à l’autre ou à celui qui ne fait pas pleinement partie du « nous ». Ce « nous » interpelle la communauté mais aussi la prise en compte des diversités culturelles ou l’altérité, qui peut être perçue au travers de notions complexes telles que le peuple, la nation, le sentiment ou l’identité nationale.
Comme l’indique Linossier, « je reconnais comme étranger celui qui est non seulement différent de moi, mais aussi qui n’appartient pas à « mon monde ». Dès lors, aborder la question de mon identité, c’est m’identifier, non seulement par ma singularité, mais aussi par mes appartenances multiples et complexes »1.
Les réflexions développées ici découlent directement de certaines œuvres créent dans le cadre des ateliers organisés par l’association The Minority Globe. Je ne cherche pas ici à développer une analyse académique mais à tirer les fils de différentes réflexions sur la reconnaissance des appartenances identitaires, culturelles, linguistiques, ethniques diverses qui nourrissent la société marocaine, au travers des composantes variées de « la nation » mais aussi de celles issues des migrations internationales, découlant de divers phénomènes de mobilité vers le Maroc qui travaillent la société marocaine et interpellent son et ses identité(s).
Individus singuliers, nous forgeons nos identités sur la base de nos apprentissages apportés par nos milieux, les transmissions culturelles dont nous bénéficions, notre éducation et nos expériences tout au long de la vie qui renouvellent en permanence notre stock de connaissances. Il peut donc y avoir des décalages entre la manière dont nous nous percevons dans notre identité et la manière dont nous sommes perçus, selon les interlocuteurs et les contextes.
Appartenances multiples et injonctions à l’exclusivité…
« État musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible ». Le Préambule de la constitution marocaine de 2011 a fait l’objet d’avancées majeures dans la suite de son énoncé, au travers de la reconnaissance officielle de la diversité culturelle, linguistique et historique qui constitue la nation marocaine : Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen.
Outre la composante arabo-musulmane qui constitue le socle reconnu consensuellement de la nation marocaine, interpellant la référence historique du Royaume Alaouite à ses origines arabe et à ses liens avec le Prophète, la reconnaissance des composantes amazighe et saharo-hassanie mais aussi de ses « affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen » impliquent celle de la diversité des présences et des mobilités qu’a pu connaître le territoire marocain et ses populations au cours de son histoire. Il ne s’agit là pas d’un petit pas pour une proportion non négligeable de la population marocaine, reconnue constitutionnellement dans sa citoyenneté.
La langue Amazigh reconnue comme langue officielle est le résultat de décennies de revendications et de discriminations. Malgré des pas vers l’institutionnalisation de la langue amazighe, le développement de l’enseignement de la langue amazigh et l’utilisation de l’alphabet tifinagh (que la majorité des imazighen ne lisent pas), des préjugés négatifs et des discriminations persistent dans l’accès à l’emploi et à certains services, en particulier à l’encontre des Imazighen, « en particulier lorsqu’ils ne s’expriment pas en arabe » comme l’indique le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale dans ses recommandations adressées à l’Etat marocain en 20232.
Ce comité des nations unies se dit également « préoccupé par les informations faisant état d’un nombre croissant de discours de haine à caractère racial et xénophobe, y compris sur Internet et les médias sociaux, en particulier envers les migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, notamment ceux provenant de pays subsahariens, ainsi qu’envers des ressortissants marocains noirs et des Amazighs ».
A défaut de (ou en attendant) l’évolution nécessaire des mentalités et des perceptions reconnaissant effectivement la diversité des composantes de « l’identité nationale », mais aussi des réformes politiques et légales formalisant (et imposant) ces évolutions, les relégations et discriminations persistent, ainsi que la négation des caractéristiques essentielles, culturelles et linguistiques, d’une partie de la population. L’identité (ou les identités) amazigh, qui bien que marocaine ne se revendique pas nécessairement arabe, apparait alors comme secondaire alors même que dans un certain nombre de discours et d’énoncés la communauté arabe est mobilisée comme élément constitutif de la nation, de l’usage fréquent du Hnaya 3rab, au maintien des rues du « Maghreb arabe » et à la fierté, renouvelée récemment, que semblent éprouver certains à rattacher (enfin) le Maroc à l’Afrique, tout en continuant à le poser comme pays arabe.
Cacher certaines de ses caractéristiques personnelles pour exister ou exister derrière un masque qui nous protège de l’injonction à être assimilé, de l’exclusion, en tant que minorité, que femme, qu’étranger, que binational…

La Constitution de 2011 interdit dans son préambule toute discrimination à l’encontre de quiconque, en raison du sexe, de la couleur, des croyances, de la culture, de l’origine sociale ou régionale, de la langue, du handicap ou de quelque circonstance personnelle que ce soit. Elle reconnait également la primauté des Conventions internationales ratifiées par le Maroc sur sa législation nationale. Si la législation marocaine condamne la discrimination, les difficultés à prouver la discrimination et le champ restreint sanctionné par le code pénal marocain implique que ces dispositions sont peu mobilisées en pratique, ce qui peut avoir pour incidence de légitimer certains pratiques ou propos racistes ou discriminatoires.
Au-delà des discriminations subies, c’est aussi la négation encore prégnante de la diversité culturelle qui amène à gommer des particularités linguistiques, culturelles ou raciales mais aussi de parcours de vie d’influences culturelles qui nourrissent la société marocaine.

Les préjugés négatifs et discriminations que peuvent vivre les noirs marocains, et plus largement les noirs du Maghreb3, sont traités par certains travaux de recherche qui s’intéressent à l’histoire esclavagiste de la région4 et aux rapports de dominations qui ont pu exister et perdurent. La blanchité reste une caractéristique qui met à l’abri de pratiques racistes au quotidien, qui peuvent aller de propos dévalorisant à des discriminations dans l’emploi ou dans le cadre du mariage notamment. Si les recherches sur ces questions restent limitées, elles se développent ces dernières années5, en parallèle d’un travail réalisé sur ces questions par des acteurs divers de la société civile, associatifs ou médiatiques, qui mettent en avant les discours et différentiels de traitement que subissent certains Marocains et ressortissants étrangers sur le territoire, le racisme qui intervient encore couramment dans les relations sociales au Maroc. La discrimination anti-noirs et l’importance de travailler sur les perceptions, de réaliser un travail de retour sur l’histoire du Maroc et ses incidences contemporaines, a été l’objet de l’émission « De choses et d’autres » et de l’entrevue avec le comédien et metteur en scène Ghassan El Hakem diffusée récemment6. Comment les communautés de noirs marocains, comme il en est de celles établies dans des villages du Rif ou dans la région de Tiznit, vivent-elles leur appartenance à la nation ? S’arrêter, s’intéresser, solliciter la manière dont l’individu, dans ses spécificités, dans son histoire, dans ses attaches, s’identifie et vit son identité en lien avec la nation ou hors des référentiels associés communément à la nation, est une démarche qui reste rare. Elle est pourtant nécessaire et doit nourrir les orientations politiques relatives à la place donnée au national et à l’étranger dans la nation.
Des origines familiales, des rencontres, expériences et mobilités qui les ont amenés à réinterroger leurs appartenances, l’historiographie marocaine s’est largement développée ces dernières années pour intégrer aussi des composantes et évènements ayant marqué la culture de certaines communautés, amazighs, juives ou régionales particulières. Les récits de Marocains du Monde viennent aussi alimenter l’histoire nationale au travers de parcours de Marocains établis à l’étranger, de leurs migrations et de leurs succès. Peut-on cependant considérer qu’elles aient intégré l’historiographie nationale et les discours communs sur l’identité nationale pour une prise en compte de la diversité des appartenances culturelles des membres de la nation ?
La reconnaissance de ces spécificités comme composantes de la nation, comme appartenance à la « communauté des citoyens », pour faire référence à l’ouvrage de Dominique Schnapper (1994)7, n’est pourtant pas évidente. S’il est aujourd’hui davantage admis que se revendiquer amazigh n’implique pas de s’exclure de la nation, parler amazigh dans certains contextes paraît encore incongrue. Le postulat que trop de diversité culturelle risque de noyer l’identité nationale est sous-jacent, interpellant le besoin d’exclusivité de certaines composantes de cette identité nationale, les perspectives de prise en compte d’une diversité pourtant bien réelle, découlant des mobilités internationales, des nombreux Marocains, aux profils, parcours et statuts divers, à l’étranger et d’étrangers établis au Maroc.
Le Marocain, l’étrange Marocain et l’étranger qui nous interpellent.
Depuis l’indépendance du Maroc, l’étranger est défini comme étant celui ou celle qui ne détient pas la nationalité marocaine.
La nationalité marocaine s’acquiert principalement par filiation, bien qu’elle puisse être rendu accessible par le mariage avec une Marocaine ou découler d’une démarche de naturalisation soumise à différents critères dont celui de justifier d’une maîtrise suffisante de la langue arabe ou, depuis 2023, de la langue amazighe. Différentes réformes de simplification de cette procédure8 ont été récemment annoncées. Pourtant, le nombre de personnes naturalisées et les fondements de ces naturalisations sont peu rendu visibles et le nombre d’étrangers acquérant la nationalité marocaine réduit. Il en existe certains, comme il en est de conjointes de Marocains qui ont fait le pas de mener cette procédure, régulièrement longue et incertaine, ou de certaines personnalités dont l’acquisition de la nationalité marocaine a été rendu publique (le chanteur Cheb Khaled, le sociologue Paul Pascon ou l’acteur Gérard Darmon par exemples). Des résistances existent, comme le révèlent celles exprimées lors de la soumission d’un projet de loi soutenant l’accès à la nationalité marocaine pour le conjoint de Marocaine9.
Si être conjoint d’une Marocaine implique que le conjoint étranger soit musulman (art.39 du code de la famille), l’acquisition de la nationalité par le mariage pour la conjointe de Marocain implique qu’il est possible légalement que des épouses de Marocains, chrétiennes, puissent devenir Marocaines. Des « incitations » à se convertir à l’Islam interviennent cependant régulièrement dans les relations sociales ou dans le cadre des procédures administratives et il est souvent rappelé qu’il n’existe pas de Marocains chrétiens reconnus légalement.
La réforme du code de la nationalité de 2007 a pourtant eu pour effet l’intégration à la nationalité marocaine des enfants de Marocaines mariées à des étrangers, faisant passer certaines personnes du déni légal de marocanité à celui d’une injonction à devenir Marocain10, avec les contraintes administratives et effets juridiques qui en découlent. Si cela a constitué une avancée pour les enfants de Marocaines souhaitant acquérir la nationalité marocaine, cela a impliqué des difficultés pour ceux qui ne le souhaitent pas.
La population marocaine a été fortement mobile depuis l’indépendance, tant au niveau interne qu’à l’extérieur du pays. Non seulement l’appartenance régionale reste encore marquée chez nombre de citoyens mais de nombreux jeunes Marocains ou descendants de Marocain.e.s sont nés et ont été socialisés dans d’autres pays.
Si en 1991, Feu Hassan II considérait que les Marocains ne pouvaient s’intégrer pleinement dans les pays européens11, le nombre de Marocains établis à l’étranger, détenteurs de double nationalité est aujourd’hui une réalité que le Maroc doit prendre en compte, qu’il intègre dans différents dispositifs visant à soutenir les liens, notamment culturels, avec le « Pays d’origine », et qui s’est accompagnée, de fait, d’identifications fortes des concernés à l’un ou l’autre ou à leurs deux Etats d’appartenance. Les « Marocains du monde » contribuent non seulement à l’économie du Royaume, à son rayonnement culturel, comme a pu l’illustrer l’engouement suscité par les Lions de l’Atlas constitué, comme bien d’autres équipes de football aujourd’hui, de joueurs « issus de l’immigration » et pour certains binationaux, mais apportent aussi avec eux, lors de leurs séjours au Maroc ou de leurs retours au pays (le leur ou celui de leurs parents) un ensemble de référentiels identitaires et culturels venus d’ailleurs.
Comme le suggère Schütz12, tout ce qui compose l’environnement social du membre d’une société est connu de lui au travers de la typification et de construction de sens commun de la typicalité. Les individus sont donc saisis sur la base de leurs propriétés typiques, « c’est-à-dire selon des déterminations générales, liées au type, et non pas dans leurs particularités individuelles »13.
Les travaux qui se sont intéressés aux enjeux d’identification et d’intégration des Marocains à l’étrangers sont nombreux. Si la législation nationale ne reconnait pas la double (ou triple) nationalité, il a bien fallu admettre que ces ressortissants, dont certains ne maîtrisent pas la langue arabe et ne correspondent pas à l’archétype du Marocain, ont développés des phénomènes d’appartenance et d’identification multiples. Cela leur a valu et leur vaut toujours des remarques et le sentiment de ne pas être tout à fait considérés comme des Marocains, au-delà des conflits de loyauté qui peuvent leur être attribués.

L’appel à se positionner comme Marocain intervient alors dans les interactions sociales mais aussi au niveau administratif et législatif. Tout binational, Marocain ou présumé Marocain, doit présenter un document d’identité marocain à l’entrée sur le territoire. Des difficultés se posent également pour les enfants de Marocains n’ayant pas sollicité la nationalité marocaine, séjournant ou souhaitant s’établir au Maroc au bénéfice de leur autre nationalité. Ne pouvant solliciter un titre de séjour, ils sont alors enjoints de mener la procédure pour formaliser leur nationalité marocaine. Certains ne font alors ni l’un, ni l’autre.
Si ces personnes ont des relations diverses avec la nation et à la nationalité marocaines, ainsi que des connaissances diverses sur leur pays d’origine ou celui de leur(s) parent(s), l’enjeu de l’intégration ou de l’acceptation de caractéristiques culturelles venues d’ailleurs ou considérées comme venant d’ailleurs se pose régulièrement lorsqu’un accent étranger est décelé, des références à un ailleurs mobilisées, des attitudes qui dénotent, surprennent ou dérangent. Le phénomène du “retour” des enfants d’immigrés fait l’objet d’une communication officielle timide14. Il vient alimenter les migrations internationales au Maroc et pose des enjeux pour certains bien distincts, la nationalité administrative préservant des risques de séjour irrégulier sur le territoire, pour d’autres similaires à ceux des immigrés sur le territoire marocain et de leurs enfants.
Par ailleurs, et contrairement à des assignations faciles qui circulent couramment et soutiennent aussi certaines stigmatisations, les Marocains binationaux ne sont pas seulement des personnes ayant émigrées ou des personnes nées à l’étranger d’un ou deux parents marocains, ce sont aussi des personnes nées ou qui ont grandies au Maroc d’un parent étranger et d’un parent marocain. Des étrangers, de différentes nationalités, sont aussi nés sur le territoire et y ont vécu toute leur vie pour certains. C’est le cas de Français et Espagnols « du Maroc »15 mais aussi d’Algériens, de Soudanais, de Sénégalais ou de Nigérians dont certains parlent darija et/ou arabe, ont vécus une partie de leur vie (ou toute leur vie pour certains) au côté des Marocains et entretiennent, eux aussi, des relations de proximité étroites avec la nation marocaine et la société dans laquelle ils vivent.
Etranges compatriotes, compatriotes étrangers, étrangers qui s’installent, qui s’approprient certaines de nos expériences, des caractéristiques que l’on associe au national, le Maroc est bien cosmopolite, vie des tensions quant à l’appartenance à la nation, aux processus d’intégration de ceux qui rejoignent la société, nationaux ou étranger, sans que ces problématiques ne soient toujours considérées dans les débats de société, comme si l’identité nationale et les appartenances à la nation étaient une évidence. Comme le soulignait récemment Driss El Yazami16, président du Conseil de la Communauté Marocaine à l’Etranger, « Un peu partout, divers mouvements identitaires et xénophobes se développent en effet, à l’égard de l’étranger bien évidemment, mais aussi, parfois, contre le compatriote ou le voisin proche. Dans de nombreuses situations, l’appartenance se veut exclusive, sans passerelles ni fraternité à l’égard de l’autre ».

L’immigration n’intervient que peu et depuis peu dans les débats nationaux. Associée le plus souvent aux ressortissants d’Afrique de l’Ouest et centrale, ses caractéristiques et la manière dont cette immigration peut être associée aux enjeux d’intégration, à la Marocanité ou à l’identité nationale n’est pas sans intérêt. C’est essentiellement dans le cadre de la stratégie nationale d’immigration et d’asile que s’est posée l’enjeu de l’intégration, faisant alors écho non pas à l’acquisition de la nationalité, mais à la demande que ces migrants récemment régularisés17 se nourrissent de « la culture marocaine ». Au-delà de la complexité de ce qui peut alors être associé à « la culture marocaine », cet enjeu de l’intégration et de l’apprentissage de la langue et de la culture marocaine interpelle, alors même qu’il ne se pose pas et ne s’est jamais posé ainsi, dans le cadre d’actions publiques, pour les ressortissants européens, pourtant majoritaires au Maroc, comme le montrent les résultats des différents recensements de la population.
Par ailleurs, comment parler intégration sans consolider les mesures susceptibles de sécuriser le séjour de ceux établis sur le territoire depuis plusieurs années et répondant à des conditions d’insertion, ceux mariés à des Marocain.e.s, les réfugiés reconnus par les autorités marocaines, les enfants nés sur le territoire ?
Aujourd’hui, des enfants étrangers nés sur le territoire (et ne connaissant pour certains que le Maroc) ou des étrangers ayant passé des années sur le territoire marocain sont en séjour administratif irrégulier ou précaire et se doivent de longer les murs.
D’autres, nationaux, binationaux et étrangers, taisent, dissimulent et masquent leurs spécificités culturelles (qui ne sont pas toujours si spécifiques), se maintiennent dans leurs relégations, face à une réduction des identités et des appartenances trop souvent véhiculées dans les récits nationaux et les discours communs.
Des prises de conscience interviennent, la reconnaissance de la nécessaire prise en compte de ces particularités, comme il en a été par exemple en matière d’accès à la scolarité, tant pour les jeunes Marocains de retour que pour les étrangers établis sur le territoire, soutenant une communauté dans des difficultés rencontrées et l’intérêt de réponses communes.
Pourtant, les difficultés à vivre leurs identités hybrides pour des nationaux comme pour des étrangers nourris du Maroc, les difficultés à accéder à la nationalité marocaine, à se sentir et à être perçu comme Marocain pour les membres de groupes minoritaires, au sens du droit international, ou pour des migrants de nationalité marocaine, interpellent les contours entre ce qui serait marocain et ce qui ne le serait pas. Pour reprendre Aït Mous et Ksikes, « l’étranger est une ressource, il nous pousse à revisiter notre histoire pour nous réconcilier avec notre mémoire, et nous incite à apprendre à vivre ensemble, sans les carcans réconfortants de l’hospitalité passagère »18.
Nadia Khrouz,
Mars 2025
- Linossier Dominique, « L’étrange, l’étranger et les autres », dans : Fadma Aït Mous éd., Le tissu de nos singularités. Vivre ensemble au Maroc. Casablanca, En toutes lettres, « Les Presses de l’université citoyenne », 2016, p. 241-248. Disponible sur ce lien.
↩︎ - Observations finales concernant le rapport du Maroc valant dix-neuvième à vingt et unième rapports périodiques, Convention internationale sur l ’ élimination de toutes les formes de discrimination raciale, 21 décembre 2023. Disponible sur ce lien.
↩︎ - Voir à ce sujet notamment Stéphanie Pouessel (dir.), Noirs au Maghreb. Enjeux identitaires, Tunis, Paris, Karthala, IRMC, series « Hommes et Sociétés », 2012, 167 p. ↩︎
- Voir à ce sujet notamment Chouki El Hamel, Le Maroc noir. Une histoire de l’esclavage, de la race et de l’islam, Casablanca, La Croisée des Chemins, 2019, 512 p. ↩︎
- Voir notamment Catherine Therrien et Catherine Phipps, « Persistent Gender and Racial Hierarchies : Marriage Migration and Mixedness in Morocco from the French Protectorate to the Present », L’Année du Maghreb, 29, 2023, pp. 63-89.
Citons également le travail du chercheur Yassine Yassni sur « les Noirs marocains : la construction d’une minorité racisée », intitulé d’une intervention assurée dans le cadre de la conférence organisée à l’Université internationale de Rabat (UIR) en mai 2024 sur “The Mediterranean Africa as a Social and Cultural Crossroads: Historicizing Maghribi Diversity and Identity” ↩︎ - « De choses et d’autres » avec Ghassan El Hakem, 8 mai 2024, sur https://lematin.ma/videos/de-choses-et-dautres-avec-ghassan-el-hakem/225665 ↩︎
- Dominique Schnapper, La Commmunauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, NRF essais, 1994. ↩︎
- Français du Monde – Maroc, Pour une meilleure protection juridique des conjoint.e.s étrangèr.e.s (non musulman.e.s) de Marocain.e.s musulman.e.s et de leurs famille, Rapport d’étude (version succincte), 2021, disponible sur ce lien.
↩︎ - Salma Hamri, « L’idée d’octroi de la nationalité aux étrangers mariés à des Marocaines, entre hostilité et scepticisme », Media24, 18 septembre 2023, disponible sur ce lien.
↩︎ - « Est Marocain, l’enfant né d’un père marocain ou d’une mère marocaine » (art. 6 du code de la nationalité). Les dispositions transitoires ayant accompagné la réforme de 2007 prévoient que : « Les nouvelles dispositions en matière d’attribution de la nationalité marocaine, en vertu du présent article, par la naissance d’une mère marocaine, sont appliquées à toutes les personnes nées avant la date de publication de la présente loi » impliquant un effet rétroactif pour des personnes jusque-là considérées comme « non marocaines ».
↩︎ - Emission e l’interview de Hassan II en 1991, face aux journalistes de TF1.
↩︎ - SCHÜTZ Alfred, « Common-Sense and Scientific Interpretation of Human Action », Philosophy and Phenomenological Research, Vol. 14, no. 1, 1953, p. 1-38
↩︎ - Dans Dupret Baudouin, Le jugement en action : ethnométhodologie du droit, de la morale et de la justice en Egypte, Genève/Le Caire, Librairie Droz/Cedej, 2006, p. 59.
↩︎ - Enquête du HCP sur la migration de retour des Marocains résident à l’étranger (enquête 2003/2004) sur ce lien.
↩︎ - Pendant des décennies, les étrangers au Maroc étaient des ressortissant.e.s principalement Espagnols, Français, mais aussi, dans une moindre mesure, Sénégalais ou Algériens.
↩︎ - N.O., « Entretien avec le président du CCME Driss El Yazami autour des identités et appartenances », 22 juin 2023, Le Matin.ma, disponible sur ce lien.
↩︎ - Nous ne reviendrons pas ici sur la distinction opérée, dans les dispositifs mis en place, entre les « migrants régularisés », ayant bénéficié des opérations exceptionnelles de régularisation de 2014 et 2016/2017, et les étrangers régularisés au bénéfice de la loi marocaine régissant l’entrée et le séjour au Maroc. Voir à ce sujet Khrouz Nadia, L’étranger : droit et pratiques au Maroc, Collection Mobilités africaines, Dakar, L’Harmattan, 2019, 394 p. ou Khrouz Nadia « Maroc : une politique d’immigration pour un « pays de transit » ? » dans Perrin, D., Mazella, S. (dir.) Frontières, sociétés et droit en mouvement – Dynamiques et politiques migratoires de l’Europe au Sahel, Bruylant, 2019, pp. 195-217.
↩︎ - Aït Mous Fadma, Ksikes Driss, « Présentation », dans Fadma Aït Mous éd., Le tissu de nos singularités. Vivre ensemble au Maroc. Casablanca, En toutes lettres, « Les Presses de l’université citoyenne », 2016, p. 239-239. Disponible sur : ce lien.
↩︎